Article écrit par Annabelle Caillou le

Même s’il se dit « préoccupé » par les niveaux élevés de plomb dans l’eau potable de certaines écoles et garderies du Québec, le gouvernement Legault ne compte pas apporter de modification à la réglementation sur l’évaluation de la qualité de l’eau pour le moment.

« C’est une situation préoccupante », a déclaré jeudi le premier ministre, François Legault, en marge du Conseil de la fédération à Saskatoon. Il a précisé qu’il avait mandaté ses ministres de la Santé et de l’Éducation pour qu’ils surveillent « de très près la situation dans les écoles concernées ». « Au cours des prochains jours, on va être capables de déterminer s’il y a un risque pour les enfants. Évidemment, c’est zéro tolérance. »

S’appuyant sur un récent rapport de l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ), LeDevoir a révélé jeudi que la quantité de plomb dans l’eau de certaines écoles et garderies de la province était assez importante pour avoir des effets sur le quotient intellectuel (QI) des enfants. D’après le rapport, 3 % des 436 établissements testés (soit 15) entre 2013 et 2016 dépassaient la norme actuelle de 10 microgrammes par litre, certains enregistrant jusqu’à 350 microgrammes par litre. Les auteurs font aussi mention « d’un portrait parcellaire », en raison de données limitées.

Statu quo

Le gouvernement ne compte pas pour autant changer la réglementation québécoise sur l’eau potable. Celle-ci exige des municipalités des prélèvements sur un robinet seulement, et non sur l’ensemble de ceux de l’établissement testé.

Une nouvelle recommandation de Santé Canada suggère pourtant « de surveiller la teneur en plomb total au moins une fois par année, à chaque fontaine d’eau potable ou à chaque robinet d’eau froide où l’eau est utilisée pour la consommation ou la préparation d’aliments » dans les écoles et les garderies. L’organisme fédéral conseille aussi d’abaisser la norme de plomb acceptable à 5 microgrammes par litre.

« Il faut tout tester. On a de très vieilles écoles, avec de mauvais robinets, mais on n’oblige absolument personne à mesurer le plomb à chaque robinet. Ça n’a aucun sens », s’offusque pour sa part Michèle Prévost, titulaire de la Chaire industrielle CRSNG en eau potable de Polytechnique Montréal.

Plusieurs provinces et territoires ont d’ailleurs déjà adopté les recommandations de Santé Canada. En 2012, le Nouveau-Brunswick a testé chaque fontaine d’eau dans les écoles de la province pour en déterminer le taux de plomb. La province s’est occupée des fontaines problématiques et les responsables de la santé publique ont jugé inutile de refaire d’autres tests.

L’été dernier, le Yukon a lancé un programme pour prélever des échantillons de toutes les fontaines et de tous les robinets des écoles construites avant 1990, afin d’en remplacer et d’en refaire 162 au total.

Un processus limité ?

Contactés par Le Devoir, les ministères de la Santé, de l’Éducation, de la Famille et de l’Environnement se montrent sceptiques quant à cette idée. Ils sont d’accord pour affirmer que « la situation est inquiétante » mais estiment que l’heure reste à la discussion et à l’évaluation des « options ».

« Nous devons nous assurer que les efforts fournis soient raisonnables et justifiés en tenant compte des préoccupations de santé publique et du faible risque que les enfants soient exposés à des concentrations élevées de plomb dans l’eau des écoles et des garderies du Québec », a expliqué le ministère de la Santé.

Car la situation reste complexe à évaluer, renchérit Patrick Levallois, médecin spécialiste en santé publique à l’INSPQ. Il explique que le même robinet évalué à différents moments peut donner des résultats très différents. « Avoir une réponse pour chaque robinet, théoriquement c’est mieux. Mais cette réponse sera partielle. Après ça, on entre dans une spirale d’investigations qui est demandante et qui peut donner des résultats limités. […] On va faire plus de surveillance, on va détecter plus de faux positifs, et donc dégager des ressources pour des problèmes qui n’en n’étaient pas. »

M. Levallois préconise plutôt de tester différentes façons d’évaluer la quantité de plomb dans l’eau potable dans les zones jugées plus à risque. Il espère néanmoins que le gouvernement accélérera la cadence, notant l’importance de détecter les établissements problématiques. « Les ministères de l’Environnement, de la Santé, de la Famille, les écoles, les commissions scolaires… plusieurs personnes ont une responsabilité dans ce dossier, dit-il. Mais quand on parle de mettre sur pied des projets pilotes, il faut que quelqu’un finisse par prendre l’initiative. »

M. Levallois avait d’ailleurs exprimé son inquiétude par le passé, dans le cadre d’autres recherches sur le sujet. « Pour le cas des écoles, leur impact est probablement très faible, mais il reste qu’il est difficile de laisser distribuer de l’eau qui ne respecterait pas les normes en vigueur », a-t-il écrit dans un échange de courriels obtenus par LeDevoir grâce à la Loi sur l’accès à l’information. Il précisait dans un autre courriel « que même une faible contamination peut avoir un impact sur la plombémie des jeunes enfants consommant une telle eau ».

« Solution simple »

« Le plomb a des effets irréversibles ! Éthiquement, c’est notre devoir de mesurer adéquatement le plomb dans l’eau de nos écoles », soutient Michèle Prévost, de Polytechnique Montréal. Et pour la professeure, la solution est simple : il existe un test au coût de 8 $. « Dans près de 95 % des cas, le problème se situe dans les 50 derniers centimètres avant le robinet. Si le test est positif et qu’il y a du plomb, on peut alors remplacer le robinet ou la fontaine et régler le problème. »

 C’est de notre devoir de mesurer adéquatement le plomb dans l’eau de nos écoles

C’est l’option pour laquelle a opté Simon Piotte, membre de la direction de deux centres de la petite enfance (CPE) de Montréal, situés dans Villeray et dans Pointe-aux-Trembles. Il compte tester la dizaine de robinets de chacun de ses établissements la semaine prochaine. Même si rien ne laisse présager que ses CPE font partie des 3 % de l’étude de l’INSPQ, M. Piotte ne pouvait vivre dans le « stress de ne pas savoir ». « Notre clientèle est vulnérable. C’est normal de faire cette vérification pour elle, et pour les parents. »

Secoué par la nouvelle publiée par Le Devoir jeudi, M. Piotte s’est dit surtout « heureux » d’apprendre l’existence d’un tel test à un coup raisonnable. « On manque d’informations dans le milieu, dit-il. On ne connaissait pas le portrait de la situation, ni l’existence de solutions à notre portée. »

Dans la foulée de la publication du rapport de l’INSPQ, à la mi-juin, le ministère de la Famille a transmis une lettre aux responsables des services de garde de la province pour « les sensibiliser à la présence du plomb dans l’eau ». Mais la note les invitait uniquement à contacter leur municipalité pour répondre à leurs questions.

Avec Marco Bélair-Cirino

Source: Le Devoir